Si vous êtes responsable développement durable dans un fournisseur textile, vous avez déjà reçu ce mail d’un donneur d’ordres : « Nous vous demandons de fixer un objectif de réduction des émissions validé par le Science Based Targets initiative (SBTi) d’ici 2026. »
Le problème ? Les marques ont signé des engagements ambitieux (scope 3 souvent >90 % de leurs émissions totales, d’après le World Resources Institute), mais la majorité des fournisseurs n’ont même pas commencé à mesurer leurs données carbone. Le CATI Index 2023 le confirme : le score moyen des entreprises évaluées sur la dimension « fixation d’objectifs carbone » n’est que de 22 %. Seuls 44,5 % des répondants ont défini un objectif scope 1&2, et seulement 30,2 % un objectif scope 3.
Cet article ne va pas vous refaire la théorie du réchauffement climatique. Il vous donne les clés opérationnelles pour comprendre le cadre SBTi, choisir la bonne méthode de calcul et structurer une feuille de route réaliste, en partant de là où vous êtes aujourd’hui.

Pourquoi le scope 3 des marques devient votre problème
Les grandes marques de mode (Chanel, Lululemon, Levi’s) ont toutes défini des objectifs net zero d’ici 2040 ou 2050 validés par SBTi. Pour y parvenir, elles doivent réduire leurs émissions de scope 3 — qui incluent les achats de matières premières, la fabrication des produits, le transport amont. Quand le scope 3 représente 96 % de l’empreinte d’une marque, la pression se reporte mécaniquement sur ses fournisseurs.
Adidas exige que ses fournisseurs stratégiques s’engagent dans SBTi. Inditex, Tesco, Apple font de même. Les marques ne se contentent plus de mesurer ; elles demandent des cibles absolues ou en intensité, et un reporting annuel. Un fournisseur qui n’a pas d’objectif carbone crédible risque de perdre des appels d’offres.
Les trois grandes méthodes SBTi : laquelle vous correspond ?
SBTi propose plusieurs approches pour fixer un objectif. Le choix dépend de votre secteur, de la disponibilité de vos données et de votre structure (PME ou grand groupe). Voici les trois principales applicables au textile.
| Méthode | Principe | Quand l’utiliser ? | Exemple textile |
|---|---|---|---|
| Contraction absolue | Réduire les émissions absolues d’un % fixe sur une période donnée (ex. -42 % d’ici 2030 par rapport à 2020) | Entreprise avec historique de données solides, croissance stable ou découplée des émissions | Lenzing (fibres cellulosiques) : objectif scope 1&2 -42 % absolu d’ici 2030, scope 3 -25 % |
| Convergence sectorielle (SDA) | L’intensité carbone de l’entreprise converge vers la moyenne du secteur en 2050 | Secteurs homogènes avec une intensité de référence (aciérie, ciment) ; peu utilisé seul dans le textile | Fabricant de fils polyester : objectif en kg CO₂/kg de fil, aligné sur la décarbonation du secteur |
| Intensité économique (GEVA) | Réduire les émissions par valeur ajoutée (kg CO₂/€) | PME avec données financières fiables, croissance forte, pas de données physiques | Confectionneur en croissance rapide qui ne peut pas encore mesurer précisément ses volumes |
Concrètement, pour un tissage de coton en Chine, la méthode absolue est souvent la plus simple à communiquer et à vérifier. Mais si vous êtes un petit atelier de confection au Vietnam, la méthode GEVA (autorisation SBTi pour les PME via la « SME route ») vous évite de construire un inventaire scope 3 complet immédiatement.
La méthode ne fait pas tout : le vrai problème, c’est la donnée
Fixer un objectif carbone commence par une mesure fiable. Or, dans la supply chain textile, les données sont souvent fragmentées, inexistantes ou basées sur des facteurs d’émission par défaut. Le guide SBTi le rappelle : il faut un inventaire scope 3 « complet » couvrant toutes les catégories pertinentes (matières premières, transport amont, fabrication, fin de vie).
Pour un fournisseur de tissus, cela signifie collecter :
Recevez des analyses comme celle-ci dans votre boîte.
Un email par semaine. Sans spam.
- Les consommations d’énergie (électricité, gaz, vapeur) par atelier (tissage, teinture, finition).
- Les quantités de matières premières achetées (coton, polyester, teintures, produits chimiques).
- Les distances et modes de transport des entrants et des produits finis.
Un écueil classique : les données d’usine sont souvent au niveau du site global, pas par produit. Pourtant, le standard T/CNTAC 241—2025 (empreinte carbone du coton tissé) exige une déclaration par tonne de tissu, avec un score de qualité des données ≥7. Si vous ne séparez pas la consommation des ateliers de teinture et de tissage, votre objectif sera construit sur du sable.

Feuille de route en trois phases pour les fournisseurs
Voici une approche pragmatique, testée par des usines partenaires de marques comme Decathlon ou VF Corporation.
Phase 1 : Diagnostiquer et prioriser (6 mois)
- Établir le périmètre : définir votre année de référence (généralement 2019 ou 2021). Inclure scope 1 (direct), scope 2 (achat d’électricité), scope 3 (achats de matières, transport amont).
- Collecter les données brutes : factures d’énergie, fiches de production, bons de transport. Si des données manquent, utiliser des facteurs d’émission par défaut (ex. base ADEME, Ecoinvent) en le documentant.
- Choisir la méthode SBTi : pour la plupart des PME, la voie « SME » (objectifs absolus scope 1&2 + engagement scope 3) est suffisante. Les filatures et tisseurs peuvent cibler une méthode absolue pour coller aux attentes des marques.
Phase 2 : Fixer l’objectif et le faire valider (6 mois)
- Modéliser : utiliser les outils SBTi en ligne (ou Excel) pour calculer la cible selon votre méthode. Respecter les contraintes : au moins 4,2 % de réduction absolue par an pour le scope 1&2, 2,5 % pour le scope 3 (selon le dernier guideline 2024).
- Soumettre : via le portail SBTi, avec un dossier incluant l’inventaire et la méthodologie. Délai moyen de validation : 4 à 8 semaines.
- Annoncer : une fois validé, communiquer à vos clients et sur votre site. SBTi vous attribue un statut « Committed » puis « Targets set ».
Phase 3 : Mettre en œuvre et réduire (permanent)
- Plan d’action : efficacité énergétique (chaudières à biomasse, LED, moteurs à haute efficacité), énergies renouvelables (PPA ou certificats), substitution de matières (polyester recyclé, fibres biosourcées).
- Suivi annuel : reporter vos émissions sur la plateforme CDP ou en direct à SBTi. Le non-respect des cibles intermédiaires peut entraîner un retrait de validation.
- Impliquer vos propres fournisseurs : si vous êtes un tisseur, demandez à vos filateurs de fixer leurs propres objectifs. C’est ainsi que la chaîne se décarbone.
Ne pas confondre objectif climat et certification produit
Un piège fréquent : croire qu’une certification OEKO-TEX ou GOTS couvre l’empreinte carbone. Faux. Ces labels portent sur la chimie et la traçabilité organique, pas sur les émissions de gaz à effet de serre. Un fournisseur certifié GOTS peut avoir une très mauvaise performance carbone si ses chaudières sont au charbon.
À l’inverse, un objectif SBTi n’exige pas de certification produit. Les deux sont complémentaires : si vous visez le marché premium, combinez les deux. Sinon, commencez par l’empreinte carbone, qui est devenue un prérequis pour entrer dans les appels d’offres des marques.
FAQ – Questions fréquentes des fournisseurs textiles
Questions fréquentes
Que faire si je ne peux pas collecter toutes les données de scope 3 ?
SBTi permet d’utiliser des facteurs d’émission par défaut dans la limite des catégories obligatoires. L’important est de documenter les lacunes et de prévoir une amélioration continue de la qualité des données (principe « data quality score » du GHG Protocol).
Combien coûte le processus SBTi pour une PME ?
La soumission est gratuite si vous utilisez les outils en ligne. Le coût réel est interne : temps de personnel pour collecter les données (2 à 5 jours par an) et éventuellement un consultant (5 000 à 15 000 € pour la première modélisation).
Une usine de confection (sans production de matière) peut-elle fixer un objectif ?
Oui. Son scope 1&2 (électricité, gaz de l’usine) est généralement faible, mais le scope 3 (achat de tissus, transport) est significatif. La voie SME permet de se concentrer sur le scope 1&2 avec un engagement d’évaluation du scope 3 dans les 2 ans.
Le SBTi n’est pas une mode. C’est le cadre qui permet aux marques et à leurs fournisseurs de parler le même langage carbone. Commencer par une phase de diagnostic, même imparfaite, vaut mieux qu’attendre l’échéance imposée par un client. Les outils existent, les méthodes sont claires, et les premiers fournisseurs qui s’engagent gagnent un avantage concurrentiel durable.




