NDAA 2024 : le Berry Amendment verrouille-t-il définitivement le sourcing textile de défense aux États‑Unis ?
Si vous travaillez dans l’export textile vers les États‑Unis, vous avez probablement entendu parler du Berry Amendment. Mais depuis le NDAA 2024, ce n’est plus un simple détail réglementaire – c’est un verrou stratégique qui se resserre sur l’ensemble de la filière. L’idée force à retenir : le gouvernement américain verrouille ses achats de textiles militaires à 100 % domestiques, et ce mouvement de « sécurisation » dépasse déjà le seul Pentagone pour contaminer les appels d’offres civils. Pour un acheteur basé à Shanghai ou à Shenzhen, c’est un signal d’alarme supplémentaire dans un paysage déjà marqué par les droits de douane et l’UFLPA.

Berry Amendment : 80 ans d’exigence de « Made in USA »
Le Berry Amendment (10 U.S.C. § 2533a) n’est pas une invention récente. Adopté en 1941 dans le Fifth Supplemental Defense Appropriations Act, il a été rendu permanent en 2002 par le National Defense Authorization Act (Public Law 107‑107). Son principe est simple : le Department of Defense ne peut pas utiliser ses fonds pour acheter des vêtements, des tissus, des fibres, des fils et autres produits textiles qui ne sont pas entièrement fabriqués aux États‑Unis – de la matière première à la confection. Pas de dérogation pour un composant chinois, pas de filature vietnamienne.
Ce n’est pas une niche. Selon le Congressional Research Service (CRS Report IF10609), le textile et l’habillement représentent chaque année plus de 1,8 milliard de dollars d’achats pour le Pentagone. En 2020, les ventes de vêtements de Federal Prison Industries (UNICOR) au DoD représentaient plus de 90 % de leur chiffre d’affaires total. Les autres gros fournisseurs incluent National Industries for the Blind, Aurora Industries, M&M Manufacturing et American Apparel – tous basés aux États‑Unis.
Le Kissell Amendment (appliqué au Department of Homeland Security) étend cette logique aux douanes et à la sécurité intérieure. Deux amendements jumeaux qui créent une barrière quasi‑infranchissable pour les importations.
Ce que le NDAA 2024 change concrètement
Le National Defense Authorization Act pour l’année fiscale 2024 (NDAA FY2024) ne réécrit pas le Berry Amendment – il le consolide. Plusieurs dispositions méritent l’attention des professionnels du sourcing :
- Élargissement des catégories couvertes : les chaussures de sport pour les nouvelles recrues (depuis le NDAA 2017) et les couverts en acier inoxydable ont été ajoutés à la liste des articles 100 % américains. Le texte 2024 confirme et précise ces extensions.
- Renforcement des contrôles : le DoD doit désormais publier des rapports annuels sur l’origine des fibres et des fils utilisés dans les uniformes, avec obligation de tracer jusqu’à l’égrenage du coton.
- Pression sur les dérogations : les waivers (dérogations pour indisponibilité) deviennent plus difficiles à obtenir. Le secrétaire à la Défense doit justifier par écrit toute exception, et le Congrès peut les bloquer.
La Narrow Fabrics Institute (USINFI) a officiellement demandé au Congrès, dans son document de position pour le NDAA FY2025, de protéger le Berry Amendment contre toute tentative d’affaiblissement et d’adopter une approche « scientifique » pour les PFAS (par famille chimique et non par interdiction en bloc). Preuve que le lobby textile américain sent le vent tourner et veut verrouiller l’avantage acquis.

Capacité locale américaine : entre mythe et réalité
Peut‑on produire 100 % du textile de défense aux États‑Unis ? La réponse est nuancée. Le pays dispose encore d’une filature et d’un tissage de coton et de fibres synthétiques, mais elle s’est considérablement réduite depuis les années 1990. Le coût de la main‑d’œuvre américaine (3 500–4 500 USD/mois selon les États) est sans commune mesure avec les 1 200 USD/mois de la Chine ou les 300 USD du Vietnam. Les atouts américains sont ailleurs : productivité élevée, qualité traçable, absence de droits de douane, et surtout, conformité légale garantie pour les contrats fédéraux.
Mais il y a un angle mort : la capacité de production de fibres techniques (aramides, UHMWPE, membranes respirantes) est souvent limitée à quelques usines, parfois avec des goulots d’étranglement. En cas de pic de demande (mobilisation, guerre prolongée), l’industrie américaine ne pourrait pas suivre sans recourir à des sous‑traitants étrangers – ce que le Berry Amendment interdit. C’est précisément pour cela que le débat sur les dérogations est si vif dans les couloirs du Congrès.
PFAS : la pomme de discorde qui pourrait fragiliser l’édifice
Le deuxième front ouvert concerne les substances per‑et polyfluoroalkylées (PFAS). Les textiles de défense, notamment les uniformes imperméables et les tentes, utilisent massivement des traitements PFAS pour la résistance à l’eau et aux taches. Or, l’Environmental Protection Agency (EPA) et plusieurs États (Maine, Californie, New York) poussent à l’interdiction pure et simple de toute la famille des PFAS.
L’USINFI argumente que plus de 9 000 molécules PFAS existent, avec des propriétés très différentes, et qu’une interdiction en bloc « tuerait » inutilement l’industrie textile de défense américaine. Les fabricants nationaux demandent une approche basée sur les risques, molécule par molécule. Mais en attendant, les acheteurs du DoD doivent composer avec des spécifications qui exigent à la fois le « Made in USA » et l’absence de PFAS – une équation quasi impossible avec les technologies actuelles. Cette tension ouvre une brèche que les exportateurs de tissus fonctionnels non‑PFAS pourraient exploiter… à condition que leur production ne soit pas chinoise.
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Impact pour les exportateurs chinois et européens
À première vue, le Berry Amendment ne concerne que les appels d’offres du Pentagone. « Je ne vends pas de treillis militaires, je ne suis pas concerné », pourrait‑on penser. C’est une erreur de lecture. Voici pourquoi :
- Effet de contagion : les exigences du Berry Amendment sont régulièrement citées comme « best practice » par le Department of Homeland Security (via le Kissell Amendment) et par certains États qui transposent des clauses équivalentes dans leurs marchés publics de sécurité civile (police, pompiers). Un fournisseur qui ne peut pas attester d’une chaîne 100 % américaine se trouve exclu d’un nombre croissant de marchés publics.
- Pression des marques : les grands donneurs d’ordre américains (Carhartt, 5.11 Tactical, Propper) qui fournissent le marché civil mais aussi des agences fédérales sont déjà en train de « nettoyer » leur supply chain pour pouvoir répondre aux appels d’offres « Berry‑compliant ». Cela signifie qu’ils réduisent leurs achats en Asie pour les catégories sensibles.
- UFLPA + Berry : double pénalité : une entreprise chinoise qui utilise du coton du Xinjiang est déjà blacklistée par l’UFLPA. Même avec du coton américain, le Berry Amendment exige que la filature, le tissage et la confection aient lieu sur le sol américain. Aucune parade « made in China » n’est possible, même avec des matières premières importées.
Pour les exportateurs européens, la situation est un peu moins défavorable. L’Europe dispose d’une filière textile technique (France, Italie, Allemagne, Turquie) qui peut fournir des tissus de haute performance sans PFAS. Mais pour pénétrer le marché de la défense américaine, il faudrait soit ouvrir une unité de production aux États‑Unis, soit se contenter des marchés civils – qui eux‑mêmes subissent des pressions croissantes pour le « Buy American » (via le Build America Buy America Act).
Que faire concrètement ? Trois pistes pour les acheteurs et les fournisseurs
Face à ce verrouillage, les entreprises ont plusieurs options :
- Investir aux États‑Unis : implanter une unité de coupe‑couture ou de finition technique sur le sol américain, ce qui permet de bénéficier des subventions fédérales (CHIPS for America, crédits d’impôt pour la production textile) et de décrocher des contrats publics. Plusieurs fabricants turcs et sud‑coréens l’ont déjà fait.
- Se spécialiser dans les segments non‑Berry : le Berry Amendment ne couvre pas toute la gamme textile – les articles non‑militaires (vêtements de travail civils, équipements outdoor grand public, textiles médicaux) restent ouverts aux importations. Mais il faut anticiper les futures extensions.
- Miser sur l’innovation PFAS‑free : les technologies sans fluor (C0 DWR, barrières physiques, membranes biosourcées) sont en plein essor. Les États‑Unis cherchent désespérément des alternatives locales. Un fournisseur capable de prouver une chaîne 100 % non‑PFAS, avec des performances équivalentes, peut capter une partie de la demande… à condition de respecter l’origine américaine pour la défense.
En résumé : le Berry Amendment n’est pas une bulle, c’est une tendance lourde
Le NDAA 2024 n’a pas réinventé le Berry Amendment, mais il l’a consolidé dans un contexte où le protectionnisme américain s’intensifie. Pour les professionnels chinois du textile, l’impact direct est limité aux contrats fédéraux – mais l’effet domino sur les marchés civils, les normes de traçabilité et les exigences environnementales est bien réel. Ne pas prendre ce sujet au sérieux, c’est risquer de perdre des parts de marché sur un segment à haute valeur ajoutée.
Si vous voulez creuser les implications concrètes pour vos achats de tissus fonctionnels, je vous invite à lire notre analyse détaillée : Import de tissus fonctionnels : Chine vs Vietnam vs Turquie, quel pays offre le meilleur rapport coût‑conformité ?
FAQ : Berry Amendment et textile de défense
Le Berry Amendment s’applique‑t‑il à tous les marchés publics textiles ?
Non. Il ne s’applique qu’au Department of Defense (DoD). Mais le Kissell Amendment étend des principes similaires au Department of Homeland Security. Et de nombreux États américains adoptent des clauses « Buy American » pour leurs propres achats de sécurité civile. L’effet de contagion est réel et s’accélère.
Un fabricant chinois peut‑il fournir des uniformes au Pentagone s’il utilise du coton américain filé au Vietnam ?
Non. Le Berry Amendment exige que l’ensemble de la chaîne de transformation (filature, tissage, teinture, confection) ait lieu aux États‑Unis. L’origine de la matière première ne suffit pas. Seule une production entièrement américaine est conforme.
Le renforcement du Berry Amendment va‑t‑il faire grimper les prix des uniformes militaires ?
Probablement à court terme, car la production locale coûte plus cher. Mais à moyen terme, les économies d’échelle, l’automatisation et les subventions fédérales pourraient réduire l’écart. Le vrai problème est la capacité de production – en cas de crise, la demande dépasse l’offre locale, ce qui obligerait à recourir à des dérogations.
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